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Un éternel hiver : un opéra folk monumental

Un éternel hiver : un opéra folk monumental
Jean Beaunoyer
La Presse


On dira sûrement que c'est naïf, fleur bleue, mélo et lourd, mais après 51 chansons et plus de deux heures de musique sans entracte et de douleurs vécues jusqu'à la tragédie, l'opéra folk de Lynda Lemay, Un éternel hiver, me semble avoir la stature d'un monument, d'une entreprise musicale qui frôle le chef-d'oeuvre.

En réalité, cet opéra folk unique en son genre déborde largement des moyens qu'on lui a accordés. L'oeuvre est ambitieuse, immense et prendra complètement son envol le jour où on l'a soutiendra avec un grand orchestre et un choeur ainsi que des décors appropriés. Lynda Lemay n'a pas pondu un théâtre musical de province qu'on peut jouer dans une boîte à chansons mais rien de moins que dans une salle de concert parce qu'il s'agit bien d'un opéra avec tout le lyrisme et toute l'emphase que cet art exige.

De plus, Lynda Lemay a eu l'audace d'exprimer totalement sa langue maternelle et de nous plonger sans aucune concession dans le monde des femmes pour nous présenter le premier opéra enveloppé par la féminitude. Un éternel hiver est l'oeuvre d'une femme entière et totale qui a débordé de la chanson pour exprimer la totalité de son imaginaire. L'oeuvre est dense, riche d'émotions fortes, écrasante par son énergie, essoufflante comme les grandes passions et tordue comme les relations amoureuses.

Avec cinq interprètes exceptionnels et autant de musiciens sur scène, Un éternel hiver nous fait vivre, dans un village isolé du Québec, la passion amoureuse entre Manon (Fabiola Toupin) et Jeff (Yvan Pednault). De cette passion naîtra un enfant, mais la mère de Manon, Micheline (Manon Brunet), n'accepte pas cette union et estime que Manon sera malheureuse avec Jeff, jeune homme immature et violent. Propriétaire du restaurant du coin, Chez Raymond, Micheline rencontre tous les jours le policier Daniel Messier, qui aime depuis toujours la jeune Manon, même si elle est beaucoup plus jeune que lui. C'est un amour impossible, mais le policier qui l'a vue grandir n'a jamais désiré qu'elle. Jeff est un personnage ombrageux, violent, révolté qui dérive continuellement et qui finit par commettre un crime. Manon l'aime toujours, mais Jeff se retrouve en prison pour une période de sept ans et, pendant ce temps, Manon, de guerre lasse, cède aux avances de Daniel Messier, le policier. Lynda Lemay interprète le rôle de la jeune mère de Jeff, Nathalie, qui l'accueille à sa sortie de prison. Personne ne veut de Jeff à son retour, sauf sa mère qui lui a donné la vie et qui ne veut pas lui donner la mort.

Tout le texte est chanté et les voix sont magnifiques. De plus, Lynda Lemay n'a pas misé sur quelques chansons à succès, des airs faciles à retenir, comme on le fait souvent dans le théâtre musical. Tout le livret accroche l'oreille et il n'y a aucun temps mort, aucune longueur.

Les scènes s'enchaînent rapidement, les rythmes et les mélodies se transforment et les situations dramatiques rebondissent continuellement. Le décor est simple, peut-être trop, les micros m'ont semblé gênants, inutiles alors qu'on camoufle aujourd'hui facilement de tout petits micros.

Les musiciens accomplissent des miracles et c'est à un véritable marathon de chansons que les interprètes se livrent. Lynda Lemay est discrète en première partie mais on lui doit les plus fortes émotions en fin de spectacle. Un spectacle qu'elle a signé totalement, entièrement de la mise en scène jusqu'à l'écriture et l'interprétation. Un monument. Déjà.
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